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Des « fonds souverains » au chevet des multinationales

Un paradoxe à l’ère des privatisations : les fonds d’investissement détenus par des Etats et des banques centrales — joliment appelés « fonds souverains » — ont opéré leur entrée en force dans le capital des multinationales, notamment financières. Ces dernières en sont d’autant plus friandes que la crise des crédits hypothécaires, née aux Etats-Unis, fragilise leurs bilans et les rend assoiffées de liquidités. « Ils ne nous aiment pas, mais ils veulent notre argent », a résumé la ministre des finances de la Norvège, un pays dont le fonds — comme celui des Etats du Golfe — redouble d’activité à mesure que la hausse du prix du brut multiplie ses avoirs. La Chine, qui, elle, s’inquiète surtout de la valeur de ses placements en dollars, a fait racheter des actions des compagnies française Total et britannique BP (ex-British Petroleum) par State Administration of Foreign Exchange (SAFE), un fonds qui gère les réserves de sa banque centrale : il vient de payer 1,8 milliard d’euros pour obtenir 1,6 % de Total et 1,24 milliard d’euros en échange de 1 à 2 % du capital de BP. Une présence encore marginale, mais qui pourrait croître…

par Ibrahim Warde, Le Monde Diplomatique

« Faut-il accepter que les communistes ou les terroristes deviennent propriétaires des banques ? », s’interroge Jim Cramer, analyste vedette de la chaîne financière câblée CNBC. Et le tonitruant commentateur de répondre : « N’importe qui ferait l’affaire, car nous sommes désespérés. » L’entrée presque simultanée d’un certain nombre de fonds souverains — fonds gouvernementaux, presque toujours de pays dits « émergents » — dans le capital d’établissements financiers en difficulté a suscité des réactions diverses. Si les banques n’ont cessé de vanter les avantages que procurent des investisseurs « massifs, passifs et patients » d’Asie et du Proche-Orient, les médias et les milieux politiques ont réagi avec un sentiment de résignation teinté d’inquiétude.

Le besoin de liquidités a balayé bien des réticences. Seuls les fonds souverains — investisseurs jusque-là fort discrets — étaient prêts à renflouer les géants de la finance en quasi-faillite. Le 27 novembre 2007, le fonds Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), d’Abou Dhabi, se portait acquéreur de 4,9 % de Citigroup, première banque mondiale, pour 7,5 milliards de dollars (1 euro égale 1,60 dollar). Deux semaines plus tard, le fonds Government of Singapore Investment Corporation (GIC), de Singapour, injectait 10 milliards de dollars dans le groupe suisse UBS, dixième banque mondiale. Le 19 décembre, c’était au tour du fonds souverain chinois China Investment Corporation (CIC) d’acquérir 9,9 % du capital de la grande banque d’affaires Morgan Stanley, pour 10 milliards de dollars.

Les annonces simultanées de pertes imprévues et de financements inédits par les fonds souverains deviennent rituelles. Parfois, les mêmes institutions que l’on pouvait croire sauvées du désastre doivent à nouveau quémander des fonds. Ainsi, lorsque, le 24 décembre, le numéro un mondial du courtage Merrill Lynch annonce avoir reçu 4,4 milliards de dollars du fonds Temasek Holdings, de Singapour, ses problèmes de liquidités semblent réglés. Pourtant, le 15 janvier 2008, d’autres fonds souverains — dont ceux du Koweït et de Corée du Sud — y investissent 6,6 milliards de dollars. Le même jour, Citigroup annonce qu’à l’issue d’une levée de fonds supplémentaire de 12,5 milliards de dollars le fonds singapourien GIC et le Kuwait Investment Authority (KIA) koweïtien entrent dans son capital. Au total, en quelques semaines, plus de 60 milliards de dollars ont été investis par les fonds souverains dans le secteur financier occidental.

C’est le monde à l’envers. A l’heure de la mondialisation et de la « victoire des marchés », ces fonds volent à la rescousse des plus grandes institutions financières occidentales. Pourtant, 2007 avait débuté sous les meilleurs auspices : les banques affichaient alors une belle santé, et de nombreux participants — tels les fonds spéculatifs ou de private equity, dont les stratégies sont fondées sur l’endettement facile — se préparaient à battre de nouveaux records. Mais l’année se termina dans la tourmente. Au printemps, le secteur dit des subprime (crédits hypothécaires à haut risque) connut ses premières difficultés, sans pour autant susciter de grandes appréhensions.

On parlait d’atterrissage en douceur, voire d’une nécessaire et salutaire « correction » dans le marché immobilier. La crise ne touchait alors que certains établissements spécialisés, et l’impact sur l’activité des grandes banques semblait négligeable. Mais, tout au long de l’été, les signes alarmants se multipliaient : le monde de la finance, qui pensait avoir dompté le risque, découvrait que les modèles ultrasophistiqués étaient en réalité fantaisistes ; des produits dérivés pourtant bien évalués par les agences de notation ne trouvaient plus preneurs ; et même les établissements les plus prestigieux n’étaient plus en mesure d’évaluer une part importante de leurs actifs.

Par ailleurs, les règles de la finance dérégulée enclenchaient un processus aux conséquences incalculables. En effet, les nouvelles normes comptables, censées assurer la stabilité et la transparence du système, ajoutaient à sa volatilité et à son opacité, créant du coup une crise de liquidité doublée d’une crise de confiance.

Il devenait clair que les produits dérivés, qui avaient permis au fil des ans d’engranger des bénéfices records, étaient en passe de devenir, pour reprendre l’expression de l’investisseur et première fortune du monde Warren Buffett, « des armes de destruction massives ». Le « risque systémique » d’un effondrement de l’ensemble du système bancaire se précisait, et la possibilité d’une crise semblable à celle des années 1930 était évoquée avec insistance.

Dans ce contexte de panique généralisée, banques centrales, régulateurs et gouvernements ont dérogé à leurs principes, à leurs règles de fonctionnement et à leurs idéologies. Le 17 février, le ministre britannique des finances annonçait la nationalisation de la banque Northern Rock. Le 16 mars, la Réserve fédérale américaine (Fed) organisait le sauvetage de Bear Stearns, la cinquième banque d’affaires américaine, en fournissant à la banque JP Morgan Chase les fonds nécessaires pour reprendre l’établissement (lire « “Assistanat” public pour la banque JPMorgan »). Et, bien qu’ayant reconnu le rôle de l’abaissement des taux d’intérêt durant les années 2001-2006 dans l’alimentation de la bulle immobilière, la Fed, abandonnant son objectif de lutte contre l’inflation, décidait de réduire massivement les taux d’intérêt.

Quant au Congrès, il apportait un soutien sans faille à une politique de relance toute keynésienne, tandis que le gouvernement, pourtant acquis aux « solutions de marché », multipliait les interventions ponctuelles pour soulager les institutions et les débiteurs les plus exposés à la débâcle immobilière. Face au spectre d’une récession et aux risques d’un effondrement du système financier, il fallait parer au plus pressé, quitte à convier les fonds souverains au sein de la « forteresse financière ».

Avant la crise des subprime, la plupart de ces fonds étaient loin d’être les bienvenus. Le système de « finance ceinte » était fondé sur une exclusion de fait : un peu comme dans ces villes où les privilégiés doivent être protégés de leur environnement chaotique, le club très fermé de la haute finance jouissait d’une grande liberté qui confinait à une autoréglementation de fait. Mais c’était au prix d’une grande vigilance face au monde extérieur.

En dépit des discours sur la libre entreprise, certains fleurons ne pouvaient être cédés à n’importe qui. En 2005, par exemple, l’acquisition par le groupe China National Offshore Oil Corporation (Cnooc) du pétrolier Unocal ne put être consommée. L’année suivante, la possibilité que Dubai Ports World prenne le contrôle des terminaux de transport dans six ports américains souleva un tollé. Les attitudes ont évolué au gré de l’aggravation de la crise financière.

Editorial référence: LINK

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